[Davantage
de timbres en taille-douce ?]
L'art et la manière |
On
entend régulièrement des
collectionneurs réclamer davantage de timbres
français en taille-douce. La demande
n'est pas nouvelle et elle n'a pas cessé de
croître ces
dernières années. Au point d'apparaître
comme une
revendication
générale. Cela a incité des
personnes
à se regrouper pour catalyser le mécontentement.
Si le
combat est fort louable, il n'est pas exempt
d'ambiguïtés...
Qu'est-ce qui ferait qu'un timbre en taille-douce est nécessairement
plus beau, plus noble, plus artistique, plus
sérieux qu'un timbre faisant appel à une
reproduction
photographique ? Objectivement, rien. Mais, dans l'esprit de beaucoup,
l'art taille-doucier éclipse l'art photographique. Une
version philatélique de l'éternelle querelle
des anciens et des modernes.
Il y a quelques
années, un
rédacteur avait comparé deux timbres
consacrés à Marseille, l'un
émis en taille-douce en 1955, l'autre en
héliogravure en
2003 (voir ci-dessous). Démonstration
fallacieuse qui ne démontre rien.
Comment peut-on opposer, en effet, une vue du Vieux port et une
partie de pétanque ? Et pourquoi pas la
cathédrale
de Strasbourg avec une saucisse de la même ville ? |
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Aucune
comparaison artistique possible entre le Vieux Port et la
pétanque,
même si ces deux timbres peuvent symboliser Marseille.
Les
timbres
d'autrefois seraient-ils plus beaux, plus pertinents, plus artistiques
que ceux d'aujourd'hui ? La démonstration repose sur un
oubli malheureux,
le timbre panoramique de 2002 montrant une cité
phocéenne inédite : depuis la mer, avec vue sur
ses
principaux monuments. Preuve que les timbres actuels n'ont rien
à envier à ceux des années 1950, du
moins s'ils
sont pensés et réalisés avec talent.
Au
fait, le timbre panoramique est-il en taille-douce ou en
héliogravure ? Qui peut l'affirmer sans l'ombre d'un doute ?
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| Je me souviens d'un
collectionneur très remonté contre toutes
ces "vignettes
colorées de plaquettes de chocolat" qui ne
ressemblent pas à de "vrais
timbres".
Il les rejetait systématiquement pour ne conserver que les
timbres en taille-douce. Pourquoi pas. On peut tout aussi
bien limiter sa collection aux timbres bleus ou à
ceux ne
dépassant pas
trois centimètres de large. J'avais
répondu à
ce fervent partisan de la
gravure que je préférais un joli tableau de Klimt
ou un
sympathique épagneul breton (timbres en
héliogravure)
à
l'accord Ramoge ou au centenaire de l'enseignement technique
(timbres en taille-douce). A chacun ses goûts. |
 
À
gauche héliogravure, à droite taille-douce :
l'esthétique n'est pas une question de technique mais de
talent. |
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D'autres
ont déployé l'étendard du chevalier
blanc
défenseur de la taille-douce parce qu'ils savaient que ce
combat
serait populaire chez les
collectionneurs et qu'il leur permettrait de peser davantage dans un
bras de fer engagé contre La Poste pour des motifs sans
rapport
avec la défense de la philatélie. Ils se sont mis
soudainement à
faire la cour aux artistes. Une autre forme d'art : celui de la
récupération.
Cette mobilisation a eu au
moins un effet
bénéfique
: la
création d'une association, Art du Timbre
Gravé,
dont le site Internet mérite le détour. En
défendant cette technique, l'association, veut aussi
défendre le métier de graveur. Car les deux ne
vont pas
nécessairement de paire. En effet, depuis une dizaine
d'années, La Poste développe un
système de gravure assistée par
ordinateur.
Autrement dit, une machine remplaçant le graveur. Elle n'a
pas
la dextérité ni les hésitations de la
main,
n'improvise pas et ne
fait pas
dans la nuance : elle grave des séries de
points constituant des lignes suffisamment petites
et rapprochées pour faire illusion. Ainsi, d'ardents
défenseurs de la taille-douce peuvent s'extasier
devant des
timbres réalisés par un robot piloté
par un ordinateur et louer cette bonne vieille tradition.
Dommage. C'est comme ces
copies de produits de luxe fabriquées en
extrême-orient et
vendues pour
quelques euros dans des solderies : de loin elles ont l'air de ce
qu'elles ne sont pas elles mais ne
font appel ni à la qualité, ni à la
tradition et
encore moins à une main-d'oeuvre qualifiée...
Sauf qu'en matière de timbres, bien malin qui peut faire la
différence. Et comme peu de
philatélistes amateurs de taille-douce se
préoccupent de
savoir si la gravure a été faite par un
être humain
ou par une
machine, les graveurs ont du souci à se faire.
Même si La
Poste fait toujours appel à eux, elle a
développé
une technologie lui permettant de se passer de leurs services du jour
au lendemain.
Plus encore que les timbres en taille-douce, c'est donc le métier de graveur
qui semble menacé.
La taille-douce produit des merveilles en miniature. La technique
est difficile et le talent des graveurs est immense. Le
résultat est d'une finesse incomparable
et confère au timbre un style qui lui est propre. On oublie
trop
souvent que les techniques de gravure sont
réservées
à des éditions de luxe
et que les timbres-poste sont, avec nos rares billets, les seuls objets
usuels faisant appel à ce procédé.
Encore faut-il
que la conception, le dessin et la gravure soient à la
hauteur.
Car la technique doit être servie par le talent.
Et réciproquement... Il serait trop long d'aborder ici le
bon
usage de la taille-douce et ce qui fait un beau timbre, quel que soit
le mode d'impression utilisé. Mais, mal
maîtrisée, la taille-douce peut aussi produire
des horreurs.
Alors,
davantage de timbres en taille-douce ?
D'accord.
Surtout s'ils sont faits par des graveurs, non par des
machines. Mais qu'on ne dénigre pas pour autant les timbres
en
héliogravure ou en offset. Les inconditionnels de la
taille-douce expriment trop souvent du mépris pour les
autres
techniques. Or, après tout, gravure ou photo, l'important
n'est-il pas que le timbre soit beau et joue son rôle de
messager
?
Note
: le timbre panoramique sur Marseille du début
d'article
est en taille-douce. Mais, vu son aspect, il aurait très
bien pu
s'agir d'un joli dessin reproduit en héliogravure.
Tel que reproduit sur cette page, il est impossible de faire la
différence. Il faudrait examiner l'original pour s'en
assurer.
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Le "style" taille-douce
En
France, les premiers timbres en taille-douce sont apparus au
début des années 1930. Pendant les quatre-vingt
premières années, ils avaient
été
imprimés en typographie, autre procédé
faisant
appel à une gravure mais nettement plus
grossière. Dans
les années 1950-1960, la Poste
française est
devenue une des spécialistes mondiales de la taille-douce,
souvent
citée comme modèle en ce domaine. D'autres
procédés d'impression, à base de reproductions photographiques,
ont fait leur apparition dans les années 1970. D'abord
discrètement. Puis un peu plus fortement dans les
années
1980. La décennie suivante a vu progressivement la tendance
s'inverser : de très majoritaires, les timbres en
taille-douce
sont devenus aujourd'hui très nettement minoritaires.
Evolution
des techniques, délais d'exécution et
coûts de
fabrication expliquent cela. Mais, dans l'esprit d'un grand nombre de
collectionneurs, les éléments qui
caractérisent
les timbres français sont la beauté et... la
taille-douce. |
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